De Copenhague à Mers-el-Kébir L’émergence du concept de guerre préventive ___________________________________________________________________________

Le 27 juin 1940 à 11h00 GMT, le Cabinet de Guerre britannique se réunissait pour examiner les dernières modalités de l’Opération Catapult. Au cours de la discussion entre les membres du Cabinet, Churchill rappela qu’il était de la plus haute importance qu’une action fut entreprise pour s’assurer que la flotte française ne puisse être utilisée contre la Grande-Bretagne. Et il ajouta : « L’opinion publique insiste fortement pour que nous prenions des mesures identiques à celles qui furent prises à Copenhague contre la flotte danoise »*. L’histoire peut-elle se répéter ? On peut disserter longtemps sur ce sujet inépuisable souvent proposé aux épreuves du baccalauréat et nous préférons laisser les philosophes traiter de la relation existant entre l’expérience et l’histoire. Comme par exemple Hegel lorsqu’il affirme de manière péremptoire que « l’expérience et l’histoire nous enseignent que peuples et gouvernements n’ont jamais rien appris de l’histoire ». Le document que nous proposons ci-dessous à l’examen critique du lecteur, tendrait à prouver le contraire, ou tout au moins à vérifier que l’exception confirme la règle. Il s’agit d’un texte écrit en anglais par un officier de la Marine Royale danoise, concernant l’histoire du ‘’Coup de Copenhague’’, qui a servi à Churchill à justifier son choix implacable, même si l’on sait aujourd’hui qu’à Mers-el-Kébir (comme d’ailleurs à Copenhague) les implications politiques l’emportaient sur les considérations stratégiques. A cet égard George Canning (Nouveau Ministre des Affaires Etrangères du gouvernement Tory récemment élu en Grande-Bretagne en 1807) apparaît comme l‘inspirateur initial de Churchill (sans oublier l’amiral Fisher ‘’inventeur’’ du verbe to copenhagen ) qui montre ainsi qu’il connaît l’histoire en même temps que l’art de l’utiliser à son profit lorsque ça l’arrange : « Give me the facts and I will twist them the way I want to suit my argument (Donnez-moi les faits et je les tournerai à ma manière pour qu’ils conviennent à mon raisonnement)** Hervé GRALL Septembre 2012 *Cf David BROWN – The Road to Oran – FRANK CASS, London 2004 – p. 130 et suivantes. ** Déclaration faite à l’un des chercheurs qui l’aidaient à écrire ses ouvrages sur la deuxième Guerre Mondiale “Copenhaguiser une flotte” La saisie préventive de la marine de guerre dano-norvégienne*, 1807 Par Hans Christian BJERG de la Marine Royale danoise International Journal of Naval History – Août 2008, Vol7, n°2 (Traduit de l’Anglais par Hervé GRALL) Le 21 octobre 1807, les habitants de Copenhague, assemblés sur le port ou le long du rivage du Sound, regardaient le départ d’une impressionnante flotte de plus de 150 navires se dirigeant vers le nord. Cette foule était à la fois très calme et bouleversée. La scène qu’ils contemplaient était celle d’une flotte britannique quittant la capitale des royaumes jumelés du Danemark et de Norvège*, emportant avec elle comme butin de guerre la totalité de la marine dano-norvégienne ainsi que tous les navires marchands qui se trouvaient dans le port. Mais ce n’était pas tout. Les navires étaient chargés de toutes sortes de marchandises et d‘équipements provenant de l’arsenal et des magasins de la base navale de Copenhague. Nous évoquons ici la saisie par les Britanniques de la flotte de guerre, connue dans l’histoire danoise sous le nom de ‘’ Pillage naval britannique’’ ou de ‘’Rapt de la Marine’’. L’événement est l’une des plus vastes captures dans l’histoire et en même temps l’un des exemples les plus frappants d’une guerre préventive ou d’une opération de saisie préventive. On retiendra ainsi l’emploi du verbe ‘’to copenhagen’’ pour parler d’une attaque ou d’une saisie préventive de navires. Par exemple, on peut utiliser ce verbe à propos de l’attaque britannique contre la flotte française en 1940 et en ce qui concerne l’attaque japonaise à Pearl Harbour en 1941. Pour les Allemands, à l’époque de l’Empereur Guillaume II, au moment de leurs efforts déployés pour construire et armer une marine de guerre dans les années 1900, le mot ‘’kopenhagen’’ avait aussi une autre signification que le nom de la capitale danoise. Car pour les Allemands, ce mot représentait non seulement un événement passé, mais aussi une crainte contemporaine, c’est dire la peur qu’un jour quelconque, peut-être un jour comme en 1807, une flotte britannique apparaisse soudain devant Wilhelmshafen ou Kiel pour attaquer sans avertissement et capturer la flotte impériale avant qu’elle n’ait atteint une taille considérable. Pour les Allemands, l’attaque préventive de la flotte danoise en 1807 et le bombardement de Copenhague avaient pour un certain temps mis en évidence les réelles et menaçantes réalités de la puissance navale britannique. Ce qui était arrivé en 1807, pouvait encore se reproduire et semble avoir été une crainte réelle pour les Allemands dans la période de développement de leur propre puissance navale. L’historien Jonathan Steinberg qui a étudié cette question, a décrit le phénomène comme le ‘’Complexe de Copenhague’’. Il souligne que ce ‘’Complexe de Copenhague’’ était l’une des principales raisons pour lesquelles les Allemands et l’Amiral Tirpitz formulèrent ce qu’ils ont appelé ‘’la théorie du risque’’. Le célèbre historien A.J. ___________________________________________________________________________

*La Norvège n’était alors qu’un royaume associé (ou vassal) du royaume de DanemarK. Mais en 1814, la Suède a contraint le Danemark allié à Napoléon, à lui céder la Norvège. Celle-ci ne deviendra indépendante qu’en 1905 - (Note du traducteur). Marder, spécialiste de la Royal Navy, a rappelé que Sir Jack Fisher (Premier Lord de l’Amirauté Britannique ) avait déclaré en 1904 que « ce serait vraiment une bonne chose de ‘’copenhaguiser’’ la flotte allemande en expansion avant qu’elle ne soit trop forte ». Que l’attaque britannique de Copenhague en 1807 ait été un exemple de guerre préventive ou de saisie préventive, sera examiné plus tard. Dans ce qui suit, j’essaierai d’expliquer et d’analyser l’arrière-plan et le déroulement de cet événement significatif de l’histoire navale, de même que je donnerai une explication du verbe ‘’copenhaguiser’’ ( to copenhagen). Pendant les guerres napoléoniennes, depuis les années 1790, le gouvernement danois conforté par l’intérêt des compagnies d’armement et de commerce danoises, avait profité une position de neutralité pour obtenir du fret des différents pays belligérants. Les armements danois, appuyés par leur gouvernement, proclamaient que « un pavillon libre permet un chargement libre ». La position danoise était une épine dans le pied pour les Britanniques. La Royal Navy exigeait de garder le contrôle et la fouille des navires marchands neutres comme ceux des Danois, afin de faire ce qu’ils appelaient des inspections. Pour protéger et maintenir leurs droits, les Danois adhérèrent au Traité de Neutralité Armée établi en 1800 avec la Russie, la Prusse et la Suède et commencèrent à autoriser leurs navires marchands à naviguer en convois escortés par des navires de guerre. Après quelques incidents à l’occasion des vérifications effectuées par les Britanniques sur les convois qui étaient escortés par des frégates, les britanniques décidèrent de briser le Traité de Neutralité Armée. Au printemps de 1801, le gouvernement britannique envoya à cet effet une escadre en Baltique sous le commandement de l’Amiral Sir Hyde Parker et du Vice-amiral Horatio Nelson commandant en second. L’escadre britannique affronta la flotte danoise le 2 avril 1801 à la hauteur de Copenhague juste devant les passes d’entrée du port. Il n’y eut pas de victoire évidente, mais le Danemark fut contraint de se retirer du traité. Le Tsar de Russie ayant été assassiné au moment de la bataille de Copenhague, son successeur préféra s’entendre avec les Britanniques. Ce fait, accompagné du changement de la politique britannique, ouvrit la voie à la conclusion de la Paix d’Amiens en 1802. Malgré cela, les hostilités reprirent en 1803 mais ne devinrent sérieuses qu’en 1806 lorsque la Grande-Bretagne, la Russie, l’Autriche et la Suède formèrent la 3ème coalition contre Napoléon. Dans le contexte des nouvelles conditions créées par la guerre après 1802, le gouvernement danois poursuivit sa politique précédente en ce qui concernait le commerce maritime, afin de bénéficier de sa position de neutralité qui était hautement avantageuse pour les Danois. Après la bataille de Trafalgar, le 21 octobre 1805, la Grande-Bretagne fut très proche d’une incontestable maîtrise totale de la mer. La contremesure de Napoléon fut le Blocus Continental instauré par le décret de Berlin du 21 novembre 1806. En vertu de ce décret, les Îles britanniques furent soumises à un blocus et les pays du continent européen eurent l’interdiction de commercer avec les Britanniques. L’objectif de ce blocus visait à étrangler économiquement la Grande-Bretagne. Le Danemark et le Portugal constituaient des brèches dans le dispositif qui devaient être comblées. Napoléon se vit ainsi contraint d’entreprendre des actions contre ces deux pays et s’il y était parvenu, il en aurait tiré l’avantage supplémentaire de réduire la domination britannique sur mer, au profit de la marine française. Le Portugal était dans la même situation que le Danemark, c'est-à-dire celle d’un pays neutre disposant d’une flotte de guerre considérable. En dépit du raid britannique en Baltique et de la bataille de Copenhague, la flotte de guerre dano-norvégienne était toujours puissante et une ‘’fleet-in being’’ (c'est-à-dire dont la seule existence constituait une menace*). Cet élément pouvait être une pièce importante du puzzle du pouvoir en Europe dans sa phase terminale. Après 1805, l’irritation des Britanniques contre les convois danois et l’attitude agressive du Danemark sur mer s’accentua et le gouvernement britannique garda l’œil sur les Danois. Le Premier Ministre de Grande-Bretagne manifesta son intention d’intervenir afin d’éviter que le Danemark n’abandonne sa neutralité et ne rejoigne l’alliance avec Napoléon ou se trouve forcé par Napoléon de se retourner contre la Grande-Bretagne. Si les navires danois et portugais s’alliaient aux forces navales de Napoléon, cela pouvait créer une situation problématique pour les Britanniques en raison de l’importance de ces marines de guerre. En décembre 1806, une frégate britannique patrouillant en Baltique, s’échoua près de l’île d’Arnholt**et peu de temps après rallia Copenhague pour réparer. A Copenhague, l’ambassadeur de Grande-Bretagne Garlike, demanda au capitaine de la frégate de faire un rapport sur la situation navale dans la capitale danoise. Ce rapport envoyé à Londres au Premier Ministre Charles Grey Vicomte Howick, laissait entendre que la marine danoise était en bon état et que les Danois l’utilisaient avec efficacité. Or Howick interpréta à tort ce rapport comme le signe que le gouvernement danois préparait la guerre. En 1806-1807, la flotte dano-norvégienne était la 5ème d’Europe après la Grande-Bretagne, l’Espagne, la France et la Russie, avec quelque 20 navires de ligne et 18 frégates. Le 7 janvier 1807, le gouvernement britannique décida de s’opposer au commerce des pays neutres en représailles au système du Blocus Continental de Napoléon. Par un ‘’Ordre du Conseil’’, le gouvernement britannique déclara que tous les navires marchands naviguant vers ou à partir d’un port dont les Britanniques étaient exclus, seraient considérés de bonne prise et arraisonnés par la Royal Navy. Cela constituait un coup direct contre les neutres. En janvier 1807, un vice-amiral fut également désigné pour commander l’escadre britannique se dirigeant vers la Baltique, mais les plans d’attaque contre le Danemark perdirent momentanément leur priorité. En effet, en mars 1807, le gouvernement britannique changea de majorité, passant des Whigs aux Tories, tandis que George Canning devenait ministre des Affaires Etrangères. Pendant un certain temps, il sembla que ce changement améliorerait les relations entre Copenhague et Londres. Cependant, les 28-29 mai, l’ambassadeur britannique Lord Pembroke en route pour Vienne, s’arrêta à Copenhague. Il signala directement à Canning que « c’était impossible de ne pas percevoir que chaque effort était fait pour se préparer contre une possible attaque de Copenhague par la mer et que 20 navires de ligne danois étaient prêts à prendre la mer avec tout leur approvisionnement ». Ces observations sont surprenantes car d’après les archives de l’époque, il apparaît qu’il n’y avait qu’un seul navire de ligne prêt à appareiller dans le port de Copenhague. *L’équivalent d’une force de dissuasion en quelque sorte (Ndt) **L’île d’Arnholt est située dans le détroit du Kattegat, à mi-distance entre le Danemark et la Suède et à environ 50 MN de l’entrée du Sound de Copenhague (Ndt). Il y a deux autres rapports sur la situation de la flotte à Copenhague établis par deux officiers de marine britanniques pendant cette période, datant respectivement du 2 mai et du 25 juillet. Tous deux furent envoyés à l’ambassade britannique à Copenhague mais ne parvinrent pas à Canning. Or ces deux rapports indiquaient que tout était calme et pacifique à Copenhague et sur la base navale. Apparemment il semble que Canning ait utilisé la lettre de Pembroke à des fins politiques. Elle renforçait dans la politique britannique l’idée que le Danemark se préparait à défendre ses propres intérêts ou à entrer en guerre aux côtés de la France. Canning reçut un rapport daté du 7 juin qui confirmait cette impression. Selon ce rapport, Napoléon envisageait de laisser les troupes espagnoles d’Europe du nord attaquer le Schleswig-Holstein, la partie sud du royaume du Danemark. En échange de ces territoires, les Danois seraient contraints de livrer leur flotte à Napoléon qui entreprendrait une ‘’tentative désespérée’’ sous forme d’une invasion de l’Irlande du nord. Aujourd’hui, nous savons que ce renseignement était une supercherie. Cela semblait un peu trop fantastique, mis en ce printemps 1807, Canning voyait cette information comme un argument crédible pour déclencher une guerre préventive contre le Danemark. La Russie fut battue par les armées napoléoniennes à Friedland le 14 juin 1807. Le Tsar dut accepter les meilleures conditions qu’il put obtenir dans la négociation avec Napoléon. Les deux empereurs eurent plusieurs discussions et le 7 juillet, sur une péniche près de Tilsitt, une alliance fut conclue. Le Tsar se voyait contraint de se joindre à Napoléon dans sa guerre contre la Grande-Bretagne. Nous avons des documents qui montrent que pendant la négociation, Napoléon envisageait la possibilité d’une ‘’ligue maritime contre la Grande-Bretagne’’ et l’unification des escadres russes avec celles de la Suède et du Danemark, s’étant déjà assuré des forces espagnoles et portugaises. Il était évident que napoléon recherchait à fermer les brèches de son blocus continental – Danemark, Norvège, Portugal – mais les accords complémentaires n’étaient pas encore apparemment établis à ce sujet. Dans le traité de Tilsitt, les acteurs ne retrouveront aucune indication en ce qui concerne une intention de prendre la flotte danoise afin de faire contrepoids à la puissance navale britannique. La supposition la plus répandue chez les historiens était qu’une disposition secrète ayant transpiré de Tilsitt, avait provoqué l’attaque britannique. Mais comme nous l’avons vu, déjà avant Tilsitt les Britanniques étaient profondément convaincus de la nécessité d’une telle attaque. Le Traité de Tilsitt ne fut pas la cause du coup de Copenhague en 1807, mais il en fut plutôt le catalyseur. Le raid britannique en Mer Baltique et l’attaque de Copenhague pour neutraliser la flotte danoise en tant que menace potentielle (fleet-in-being) ou comme facteur de puissance entre les mains de Napoléon, fut décidé dans son principe lors d’ une réunion de conseil des ministres du 10 juin à Londres. Cette décision impliquait principalement une démonstration navale devant Copenhague comme en 1801, afin d’obtenir les garanties nécessaires de la part des Danois, mais le contenu de la décision fut modifié le 17 juillet. Il s’agissait maintenant d’une action combinée des forces à terres avec les forces navales et comprenait explicitement une action militaire « pour prendre possession de la flotte danoise »*. Ce fut la manière dont les Britanniques arrivèrent à une conclusion de toutes *Souligné par le traducteur. les discussions précédentes concernant la neutralisation de la flotte danoise et c’est ainsi qu’ils coupèrent le nœud gordien ! La raison pour arrêter à cet instant le plan opérationnel, était désormais d’ordre militaire. En effet, après 1801, le système de défense maritime de Copenhague avait été amélioré. Par conséquent les Britanniques étaient maintenant d’avis qu’une attaque navale contre la capitale serait hasardeuse. L’essentiel de l’armée danoise étant dans le Schleswig-Holstein, il était évident que Copenhague et la flotte encerclée devaient être prises par la terre. Il y a eu des discussions pour savoir si l’attaque britannique était préventive ou de saisie. Ce sont là bien sût deux concepts différents. On peut dire, en fonction des considérations des ministres britanniques qui ont conçu l’intervention au Danemark, que celle-ci peut être caractérisée comme une guerre préventive. En fait, aucun document n’indique que le Danemark ait eu l’intention de s’allier à Napoléon, l’ennemi des Britanniques. Un projet naval danois de 1806, laissait entrevoir que la Russie et la Suède étaient des ennemis potentiels du Danemark, pas la Grande-Bretagne. Il ne fait aucun doute que le Danemark à cette époque, préférait sa position de neutralité, mais cette position inquiétait les Britanniques sur mer parce que la marine danoise passant aux mains d’une ennemi pouvait créer une situation problématique. Dans ce cas, une attaque surprise devait être caractérisée comme un exemple de guerre préventive. Comme il a été précisé ci-dessus, les archives montrent que les décisions des Britanniques ont été prises sur la base d’ interprétations erronées mais consciemment choisies pour des raisons politiques. L’anéantissement de la puissance navale danoise fut perçu par les Britanniques comme de la ‘’realpolitik’’. Cependant ils devaient se persuader eux-mêmes que les Danois envisageaient réellement d’armer et utiliser leur puissance navale contre la Grande-Bretagne. L’évolution des événements au début de juillet a modifié les plans britanniques vers une opération militaire de saisie. Des rumeurs et des renseignements incomplets avaient rendu les Britanniques nerveux. Ils avaient pris leur décision et craignaient d’arriver trop tard. A.T. Nahan*, en raison de son penchant anglophile, était convaincu que les Français s’apprêtaient à envahir le Danemark et que les Danois allaient tomber entre les mains de Napoléon, une situation devenue désespérée pour les Britanniques qui se voyaient contraints d’agir. Ceci justifiait l’attaque de Copenhague et la saisie de la flotte danoise. Vu sous cet angle, il ne fait aucun doute que l’attaque avait un caractère de saisie. Le Danemark était confronté à un terrible dilemme, comme jamais dans son histoire. Durant les guerres napoléoniennes il avait tiré tant d’avantages de sa position de neutralité, qu’il avait négligé d’obtenir une entente avec au moins l’une des grandes puissances. Le pays pouvait choisir entre le diable et la grande mer bleue. Il fut piégé entre une puissance maritime et une puissance continentale. Si les Danois avaient accepté les demandes britanniques, ils sauvaient leur flotte mais perdaient leur armée au nord de l’Allemagne et dans le Schleswig-Holstein, qui auraient été envahis par les troupes espagnoles et françaises. Défier les Britanniques, signifiait perdre la flotte en sauvant l’armée et en jetant le Danemark dans les bras de Napoléon. *Amiral et Historien américain : 1840-1914. Auteur de l’ouvrage « The Influence of the Sea power upon the French Revolution and Empire – 1793-1812 » (L’influence de la puissance maritime sur la Révolution Française et l’Empire – 1793-1812). Ndt Les dés étaient jetés. Le 26 juillet une escadre britannique de 18 vaisseaux de ligne, accompagnés de plusieurs petits navires, fut formée sous le commandement de l’Amiral Gambier. Ils avaient embarqué 30 000 hommes de troupe. Ces navires mouillèrent le 2 aout au nord de Cronborg au large d’Elseneur et le jour suivant ils embouquèrent le Sound, ce qui fut considéré par les Danois comme un acte hostile. Au même moment, un diplomate britannique fit une offre au Prince héritier danois qui était en fait le régent en raison de la maladie mentale de son père Christian VII. Les Danois devaient choisir entre une alliance ou l’envoi de leur flotte dans les ports britanniques en gage de sécurité pour qu’ils ne rejoignent pas Napoléon. L’alternative signifiait la guerre. Le prince héritier refusa l’ultimatum britannique et se rendit à Copenhague afin d’organiser la défense de la capitale. Le 1er aout, il quitta Copenhague et rejoignit l’armée dans le nord de l’Allemagne. Les autorités et le commandant en chef promirent que la capitale ne capitulerait pas. Apparemment, il n’y avait eu aucune précaution de prise dans le port concernant la flotte, ce qui était au fond ce que recherchaient avant tout les Britanniques pour le déroulement des opérations. L’un des amiraux danois déclara par la suite que le Prince héritier lui avait déclaré par la suite qu’il préférait voir sa flotte détruite plutôt qu’être saisie par l’ennemi. Mais aucun ordre précis n’avait été donné et en arrivant dans le Jutland, le Prince héritier regretta de ne pas avoir pris cette décision. Il envoya un courrier à Copenhague donnant l’ordre de brûler la flotte, mai le messager fut capturé par les Britanniques avant d’arriver dans la capitale ; le message fut détruit avant que les Britanniques n’ aient pris connaissance de son contenu. Le 16 aout, les Britanniques envahirent la Zealand* au nord de Copenhague et cernèrent la capitale danoise du côté de la terre et par la mer. Les troupes disposaient d’un système pour lancer des fusées incendiaires : cette arme avait été conçue par un Anglais du nom de William Congreve et essayée pour la première fois l’année précédente. L’objectif de ces fusées incendiaires n’était pas militaire, mais elles devaient servir à créer la terreur dans la population civile de Copenhague. Après le débarquement, les Britanniques pratiquèrent une guerre psychologique. Ils distribuèrent des ‘’tracts’’ aux Danois expliquant qu’ils venaient pour ‘’assurer la sécurité’’ contre les éventuels mauvais coups que les Français envisageaient en faisant main basse sur la flotte danoise. Il n’était plus longtemps possible pour le Danemark de tenir leur position de neutralité et le roi de Grande-Bretagne se voyait contraint de demander ‘’la consignation provisoire des navires de ligne danois dans l’un des ports de Sa majesté’’. Lorsqu’un traité de paix serait signé avec l’Empereur français, les Britanniques restitueraient alors ces navires au Danemark. Ce tract indiquait également que les Britanniques ‘’venaient vers les habitants de Zealand non pas comme ses ennemis, mais pour les défendre afin d’empêcher ceux qui avaient si longtemps perturbé la paix de l’Europe, de contraindre leur flotte à se retourner contre la Grande-Bretagne’’. *Sjaelland en danois : c’est la plus grande île du Danemark ou se trouve située Copenhague, la capitale. Ndt La situation était comparable à celle de 1940 lorsque les Allemands occupèrent le Danemark et lancèrent des tracts par avion au-dessus de Copenhague pour expliquer que les Britanniques se préparaient à envahir le Danemark et qu’ils venaient maintenant offrir une protection au Danemark contre cet assaut. A l’intérieur des remparts de Copenhague, les chefs militaires eurent de violentes discussions pour décider de ce qu’ils devaient faire de leurs navires dans le port. Comme cela a déjà été indiqué ci-dessus, il n’existait aucun ordre clair de la part du roi sur la conduite à tenir. Avaient-ils d’autres solutions que la destruction de la flotte qui était la fierté du Danemark et de la Norvège ? En pratique la destruction était une opération difficile car il n’était pas possible de couler les bateaux en raison de la faible profondeur de l’eau qui n’aurait pas permis que les navires s’enfoncent au-dessous de la flottaison. Par ailleurs, l’incendie de la flotte était très risqué en raison du danger de propagation du feu vers la ville. L’Amirauté proposa alors de retirer les barres à roue afin de les brûler en temps utile, une solution simple étant donné les circonstances. Au même moment l’Amirauté, sans en informer le commandant en chef, commença à percer des trous dans la coque en les dissimulant, de telle sorte que les ‘’bouchons’’ puissent être enlevés facilement pour permettre à l’eau de pénétrer rapidement et couler le navire. Le 1er septembre, les Britanniques envoyèrent un dernier ultimatum au Commandant en Chef à Copenhague. Ils demandaient que les Danois remettent leurs navires de ligne pour les garder en gage de garantie. Mais les Britanniques savaient-ils vraiment ce qu’ils allaient en faire s’ils saisissaient la flotte danoise ? Le diplomate qui à ce moment-là négociait avec les Danois, écrivit une lettre à sa femme datée du 1er septembre, en évoquant les rumeurs de la destruction de leurs bateaux par les Danois et ajoutant que « si cela arrivait, notre but serait atteint de la façon la plus efficace et résoudrait le difficile problème de savoir ce que nous allions faire réellement de ces navires ». On retrouve également cette réflexion dans une lettre de l’Amiral Gambier adressée à Londres et datée du 5 septembre : « si les Danois ne détruisent pas leurs navires avant la reddition de la ville, cela nécessitera la totalité des moyens mis à ma disposition pour les préparer et les conduire en Angleterre, mais au moment où je pourrai me débarrasser de l’un de ces navires, je ne manquerai pas d’exécuter les ordres de Sa Majesté ». Le bombardement de Copenhague commença dans l’après-midi du 2 septembre et continua les jours suivants. Les dégâts dans la ville furent terrifiants, en particulier à cause des fusées incendiaires. Au bout de quelques jours, les habitants de Copenhague ne pouvant supporter cette situation plus longtemps, firent de plus en plus pression sur le commandement pour accepter de capituler. Lors d’un conseil militaire des autorités de Copenhague, le 6 septembre, il fut décidé d’accepter la capitulation et de livrer la flotte en gage de garantie. Cependant, le 3 septembre le commandement britannique avait changé d’avis et demandait maintenant qu’on leur livre la totalité de la flotte (y compris les navires marchands) et pas seulement les vaisseaux de ligne, non pas en gage de garantie mais comme bonne prise c'est-à-dire ‘’en possession complète et inconditionnelle’’. Les Danois ne devaient plus revoir leurs fiers navires, mais les archives ne donnent aucun éclairage sur les raisons de ce changement : le commandement britannique avait-il dénaturé les ordres de Londres ? Quand les adversaires se rencontrèrent le 6 septembre, les représentants danois furent atterrés par le changement des demandes et les restrictions des conditions de capitulation. Devant ces exigences stupéfiantes, l’Amirauté danoise demanda au général Peymann, commandant en chef à Copenhague, d’ordonner la destruction de la flotte quel qu’en soit le moyen. Cependant le général Peymann objecta que les anciennes coutumes de la guerre voulaient qu’après avoir accepté de négocier un cessez-le-feu ou une reddition, il n’était pas permis de détruire son équipement ou de changer la situation de façon substantielle. Ce point de vue est bien sûr discutable mais le général Peymann campa sur ses positions et soutient qu’il n’avait pas reçu d’ordre du Prince héritier concernant le plan prévu pour la flotte à Copenhague. La décision du général pouvait se justifier dans la mesure où il craignait les conséquences pour la ville lorsque les Britanniques découvriraient la destruction totale de la flotte. En réalité, il ne pouvait pas savoir que c’était aussi l’espoir des Britanniques. Le 7 septembre, la reddition fut signée. Le général Peymann fut par la suite condamné à mort, mais sa peine fut commuée quelque temps après. Il avait été désorienté par les instructions inadéquates qu’il avait reçues et devint ainsi le bouc émissaire pour l’effondrement de la puissance maritime dano-norvégienne. Les conditions de la capitulation* stipulaient que les navires de guerre de toutes tailles, ainsi que les approvisionnements navals appartenant à Sa Majesté danoise, devaient être livrés et pris en charge par les personnes mandatées par les commandants en chef des forces de Sa Majesté britannique qui prendraient immédiatement possession des arsenaux et de tous les bâtiments et entrepôts qui en dépendaient. Les troupes britanniques n’occupèrent pas la ville, mais la Citadelle et le Holmen, la base navale de Copenhague. Dans les semaines qui suivirent ( il y a maintenant 200 ans ) les Britanniques s’employèrent à détruire ou confisquer le matériel, les entrepôts et toutes sortes d’objets sur la base et dans le port. Les trois vaisseaux de ligne présents sur le slipway furent détruits. La guerre anglaise se révélait clairement comme une guerre préventive. Les Britanniques n’avaient pas l’intention d’utiliser les navires confisqués et n’en furent jamais capables en raison du manque de moyens humains. Les Britanniques appareillèrent en deux fois avec la flotte danoise, le 16 puis le 21 octobre : 16 vaisseaux de ligne, 15 frégates et 30 à 40 petits navires, soit un total de 70 unités, auxquelles s’ajoutèrent 92 navires marchands trouvés dans le port et qui furent remplis de tout ce que contenaient les entrepôts de l’arsenal avant d’être conduits vers la Grande-Bretagne avec les autres unités de la marine. La puissance navale était complètement détruite jusqu’à la racine. Seul un vaisseau de ligne et quelques petites unités se trouvant en Norvège, ne tombèrent pas aux mains des Britanniques. Le raid britannique avait contraint le Danemark à abandonner sa neutralité et le pays fut jeté contre son gré dans les bras de Napoléon. Les équipages danois furent envoyés en Hollande pour servir dans la flotte française qui essayait de s’opposer à la puissance navale britannique dans la Manche. Pendant 7 ans les Danois construisirent plus de 150 petits bateaux armés de canons et se déplaçant à la voile et à l’aviron. Ils se spécialisèrent dans des attaques contre les navires britanniques qui escortaient les convois de 1807 à 1814 aux abords de la Baltique.

___________________________________________________________________________

*A noter que l’auteur emploie indifféremment les termes de reddition, cessez-le-feu et capitulation. Ndt Sur le chemin du retour vers la Grande-Bretagne avec leurs prises de guerre, les Britanniques découvrirent les trous préparés dans la coque par les marins danois. Dans le pire des cas, les navires confisqués auraient pu couler avec leur équipage et la presse britannique s’indigna de ces préparatifs qu’elle considéra comme criminels et déloyaux de la part des Danois. Cependant, peu de gens en Grande-Bretagne se montraient heureux de cette guerre préventive contre les Danois, ‘’les frères des Anglais’’ comme l’amiral Nelson l’avait rappelé en 1801 et l’attaque fut considérée comme déshonorante par le Parlement. Un officier de la Royal Navy, le Captain Charles Paget, avait fait remarquer : « Les Danois n’ont rien fait d’hostile contre nous et assurément nous ne pouvons faire preuve d’autant de manque de scrupules pour nous attaquer à l’île de Sealand sans juste raison. Serait-il justifiable, sans action préalable de leur part, de prendre leur flotte sous prétexte de l’empêcher d’être un moyen ultime de Napoléon pour exécuter son plan d’invasion ? ». Sa majesté George III, qui avait essayé d’arrêter la campagne contre le Danemark, apprenant le bombardement et la capture de la flotte, les qualifia « d’acte immoral, si immoral que je ne demanderai pas qui en est à l’origine ». Au Portugal, les Britanniques essayèrent le même procédé qu’au Danemark, afin de s’assurer que la marine portugaise ne soit pas utilisée contre elle. Contrairement aux événements de Copenhague, les Portugais laissèrent les Britanniques appareiller avec leur flotte et la récupérèrent après la guerre. Ainsi qu’il a été indiqué ci-dessus, les Britanniques n’étaient en mesure d’utiliser un nombre restreint de navires danois. Deux d’entre eux furent utilisés dans un combat contre une escadre française en Hollande, mais plusieurs autres de ces navires servirent de bateaux-prison* et de navires-hôpital stationnés dans différents ports de la côte anglaise. La capture de la flotte dano-norvégienne en 1807 et un exemple saisissant de guerre préventive. L’argumentation pour déclencher cette guerre était fondée sur des interprétations douteuses de rapports et d’espionnage, d’erreurs conscientes, ainsi que de considérations portant sur la puissance politique et la stratégie. L’entente de Tilsitt entre napoléon et le tsar de Russie qui ne reposait sur aucune raison précise, renforça l’opinion des Britanniques qu’une guerre préventive était la bonne solution. Et la décision se transforma en opération de saisie préventive ayant pour résultat une dissuasion sur le long terme. La cinquième puissance navale d’Europe avait été complètement anéantie. Maintenant nous comprenons ce que l’étrange verbe ‘’to copenhagen ‘’ (copenhaguiser) veut dire. Nous savons aussi pourquoi la conception historique allemande du leadership naval pouvait être influencée au début du XXème siècle par le fait que les Britanniques étaient capables de leur appliquer cette tactique : ils avaient clairement ce que l’on a appelé le ‘’Complexe de Copenhague’’. Le bombardement de Copenhague et le piratage naval qui en a résulté, sont sur de nombreux points de remarquables et significatifs événements dans l’histoire de la guerre et dans l’histoire navale. Le but de ce document était de donner une brève évocation de ces événements, leur origine, leur déroulement et leurs conséquences.

*Les ‘’pontons’’ de triste mémoire sur lesquels tant de nos marins sont morts ou ont croupi pendant des années ! Ndt