J’ai l’honneur de vous rendre compte de la succession des évènements survenus à bord de la Bretagne, le 3 juillet à partir de l’ouverture du feu par l’escadre anglaise

 Dès le lendemain de l’engagement, je comptais mener une enquête générale pour tenter de préciser les nombreuses incertitudes qui subsistaient dans mes informations vues de la passerelle.

 Cette enquête a été entreprise et donnera, je l’espère, quelques résultats intéressants. Mais mon confinement à l’hôpital, la disparition, et les mouvements du personnel , le petit nombre des officiers valides et l’obligation où ils se trouvaient d’assurer d’abord à nos marins sauvés des conditions de vie satisfaisantes, ne m’ont pas permis d’être actuellement au courant des renseignements recueillis.

 Je me borne donc à vous décrire les évènements tels qu’ils me sont apparus de la passerelle. Je ne dispose pas bien entendu d’autres relevés chronologiques et il serait possible que j’intervertisse l’ordre des faits qui se sont succédé très rapidement.

 Au moment de l’ouverture du feu par les Anglais, la situation du bâtiment était la suivante : à bâbord arrière, une aussière en attente prête à être larguée, à tribord avant, la chaîne de l’ancre de bâbord démaillée tenue par une bosse de sécurité. L’équipage était aux postes de combat, les équipes de manœuvre et de sécurité assurant devant et derrière les manœuvres d’appareillage. Les mouvements de mazout possibles avaient été exécutés dans la journée pour permettre les manœuvres de redressement dans les limites des vides des soutes.  

 La Bretagne devait appareiller la dernière, mais j’estimais inacceptable de démarrer sur la ligne des quatre bâtiments pris en enfilade par l’ennemi, avec  les salves de tir engagées .Je désirais également écarter les risques de voir le télépointeur rendu inutilisable soit par les gaz des cheminées soit par les fumées des pièces, la brise légère, venant de l’arrière, un peu par tribord. 

 Mon intention était donc de dégager au premier coup de canon, de m’éviter le problème avec la passe, en pensant à longer l’avant du Cdt Teste pour ne pas gêner la manoeuvre des autres bâtiments, et, si les évènements ne permettaient pas d’exécuter l’appareillage dans l’ordre prévu de sortir en serrant le bord droit de la passe pour éviter les mines

 Je vis passer l’embarcation portant les officiers anglais venus en parlementaires puis, peu après, j’aperçus soudain des salves qui étaient trop courtes par rapport à la Bretagne. J’ordonnais aussitôt de larguer arrière et devant, et de mettre tribord en avant puis un certain après, de mettre bâbord en arrière

 Pendant que je donnais des ordres, une deuxième salve tombait longue  puis presqu’aussitôt le bâtiment était atteint. Une immense colonne de flammes s’élevait atteignant la hauteur du mât avant et semblait s’étendre de la cheminée avant au mât arrière. Je crus entendre des échappements de vapeur. A partir de ce moment, toutes les transmissions furent presqu’impossibles ou très difficiles.

Je supposai que l’incendie avait été provoqué par l’inflammation d’un parc à combustibles et j’espérai d’abord le voir diminuer assez rapidement d’intensité.               Il n’en fût rien et sans avoir pu recevoir de renseignements précis sur la situation, j’eus assez rapidement l’impression que le bâtiment était très gravement touché. Je changeai alors d’intention et après avoir examiné la position des autres bâtiments, j’estimai que j’avais le temps d’échouer la Bretagne sans gêner leurs mouvements. Je commandai aussitôt de mettre les deux bords en avant 300 tours , ordre exceptionnel, qui signifiait aux machines de mettre en route aussi vite qu’elles le pouvaient.

 Au même moment, le directeur de tir à qui j’avais désigné pour objectif le premier grand bâtiment à partir de la droite, me rendit compte que l’artillerie de 340 était inutilisable.

 Puis le Cdt en second me dit « Nous allons chavirer» Cette éventualité me paraissait presque certaine, mais je ne la croyais pas alors imminente, la bande étant encore faible.

  Cependant, ne disposant plus d’aucune artillerie, jugeant le bâtiment perdu, j’ordonnai au Cdt en Second de le faire évacuer en faisant prendre les brassières de sauvetage

 D’autres projectiles nous avaient atteints, sans qu’il ne fût possible d’en connaître le nombre, ni les points d’impact. L’incendie s’aggravait encore

A un moment, je constatai que le bâtiment prenait de l’erre. J’eus l’espoir que les machines avaient pu être mises en marche au moins partiellement, avec un personnel réduit maintenu dans la machine, aux chaufferies et à la barre, je parviendrais peut-être à franchir les quelques centaines de mètres qui me séparaient de la côte.

Mais quelques instants après, pour une cause qui m’est encore inconnue

 (explosion intérieure?), le bâtiment chavira avec une soudaineté surprenante

Perte de connaissance au moment du chavirement puis revenu en surface contre toue attente, je vis le bâtiment complètement retourné J’eus l’impression qu’un projectile l’atteignait à ce moment et crevait une soute. Une nappe de mazout refoula vers la Provence.

Des embarcations arrivèrent, je tentais de les diriger vers les hommes qui paraissaient les plus fatigués.

Je fus recueilli par une embarcation à moteur du Dunkerque, je ne voyais plus à ce moment aucun homme surnager.

Je crus préférable de m’assurer que personne n’avait été oublié et l’embarcation du Dunkerque étant immobilisée, je fis armer une vedette disponible qui se trouvait à quai.

A de très rares exceptions près, l’équipage s’est magnifiquement comporté, et là où malheureusement l’ordre d’évacuation n’est pas parvenu, le personnel a péri à son poste