Dans les périodes qui suivent les guerres, la mémoire collective, façonnée par la propagande d'Etat (aujourd'hui on utiliserait le terme plus pudique de communication), est souvent déphasée par rapport à la recherche historique s'intéressant à ces conflits. D'autant qu'à force de répéter des mensonges, les gens ont fini par les avaler, jusqu'à ce que le réveil des consciences permette de susciter enfin la réflexion et d'accorder à l'analyste la distanciation nécessaire.

Il nous a paru intéressant de montrer, à travers quelques citations des témoins ou acteurs du drame, mais aussi des auteurs qui depuis près de 70 ans ont cherché à comprendre la singularité de cet événement, quelles en furent les réalités parfois brutales mais indéniables. Parallèlement, les déclarations et les écrits des principaux décideurs ou protagonistes de ce massacre honteux accentuent encore le contraste saisissant entre l'image officielle glorieuse et lissée de certains hommes providentiels et le cynisme de leurs décisions.

Il est vrai que dans ce domaine, les mémorialistes n'hésitent pas à se donner le beau rôle afin de mieux cacher et gommer les aspects dérangeants de leur itinéraire et de leurs erreurs, d'autant qu'à la différence de l'historien, leurs affirmations ne sont pas toujours contrôlables. La lecture rapide de ces citations est donc une invitation à la réflexion qui peut ainsi mieux se nourrir de l'abondante bibliographie que nous proposons parallèlement.

 



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"Dans tous les pays, le fait d’avoir éliminé la Marine Française causa une impression profonde. Voilà que cette Angleterre ,que tant de gens estimaient vaincue et finie, frappait brutalement ses plus chers amis de la veille et s’assurait momentanément la maîtrise incontestée des mers! C’était montrer à l’évidence que le cabinet de guerre britannique ne redoutait rien et ne reculerait devant rien."
( Mémoires )
"Le génie de la France permit à son peuple de bien comprendre toute la signification de Mers el Kébir et au milieu de son calvaire de trouver dans cette épreuve amère qui leur était imposée par surcroît de nouvelles forces d’espérer et aussi des forces nouvelles. L’épisode d’Oran avait été bien accueilli par la population française."
( Mémoires )
"Donnez moi les faits, je les arrangerai à ma guise; l'histoire me justifiera parce que je l'écrirai moi même "
( Cité par A.J. Marder).
20 Mai"Si les membres de l’actuel gouvernement étaient balayés, vous ne devriez pas perdre de vue que notre seule monnaie d’échange avec l’Allemagne serait la flotte et, au cas où les Etats-Unis abandonneraient l'Angleterre à son sort, nul n'aurait le droit de blâmer les responsables de l'heure d'avoir obtenu les meilleures conditions pour les survivants"
( Correspondance )
15 Juin'En cas d’abandon par l’Amérique, la flotte britannique est la seule monnaie d’échange pour le gouvernement obligé de traiter.'
( Correspondance )
28 Juin'La flotte britannique constituerait l’appoint tangible par lequel le gouvernement de paix obtiendrait de l'ennemi de meilleures conditions'
( Correspondance )
12 JuinA Briare, s'adressant à Darlan
'Si vous demandez l'Armistice, il ne faut pas rendre votre flotte aux Allemands' Réponse de Darlan « Il ne peut en être question, ce serait contraire aux traditions navales et à notre honneur'
(Cité par plusieurs témoins)
15 Juin"Si la France nous envoie sa flotte, nous n’oublierons pas. Mais si elle la livre sans nous consulter, nous ne pardonnerons jamais"
( Mémoires )
15 Juin"Aucun navire de guerre ne bougea pour se mettre hors de portée de la puissance allemande qui se déployait rapidement donc la Marine a abandonné ses navires à l’ennemi"
( Mémoires )
23 Juin"Dans une matière tellement vitale pour la sûreté de l’Empire Britannique tout entier, nous ne pouvons pas nous reposer sur la parole de l’amiral Darlan. Il faudra bombarder les navires par les avions de l’Ark-Royal ou miner les ports. En aucun cas ils doivent être considérés comme des traîtres à la cause alliée"
( Cabinet de guerre )
25 JuinA la BBC
"Il est parfaitement clair que les navires français passeront tous armés sous le contrôle allemand ou italien "
( Mémoires )
"Ce fut une décision odieuse la plus inhumaine la plus pénible de toutes celles que j’aie jamais eu à partager. Les Français étaient la veille encore nos alliés très chers et nous éprouvions une sincère sympathie pour leur pays qui avait tant souffert. Notre existence nationale et le salut de notre cause étaient en jeu. C’était une tragédie grecque. Pourtant jamais acte ne fut plus que nécessaire à la vie de l’Angleterre et de tout ce qui en dépendait. Je pensais aux paroles prononcées par Danton en 1793 " Les rois coalisés nous menacent jetons-leur en défi une tête de roi"
( Mémoires )
La Saisie des Bâtiments en Angleterre
"Un grand acte de traîtrise. Rien de mieux réussi depuis le massacre de la Saint-Barthélemy"
( Cité par A.J. Marder )
04 Juillet"Je fais juge en toute confiance de mon action, le Parlement, la Nation, et les Etats-Unis. En temps voulu, le monde et l’Histoire prononceront leur jugement "
(Discours aux Communes)
04 Juillet"Mers el Kébir fut une nécessité de ma politique intérieure qui a fait comprendre au peuple britannique que je voulais transformer une énorme machine de guerre et mener la lutte jusqu’au bout"
( Mémoires )
07 Juin"La seule solution possible est de couler la Royale méme si la France accepte de la saborder car je doute quéelle nous la livre, nous devons donc torpiller ses navires nous-mémes."
( Sir Dudley Pound, First Sea Lord )
War Office après le 18 JUIN
"L’Amirauté britannique ne s’y trompa pas. Les lords de la mer ,examinant la situation en marins, en hommes de métier, il leur suffisait de regarder la carte pour s’aviser que la flotte française ne courait aucun risque d’une tentative allemande et que sa position même de part et d’autre de Gibraltar, leur laissait dans la pire des hypothèses... la possibilité de détruire les bâtiments français séparément avant qu’ils ne fussent prêts à combattre.."
(Philippe Masson : Histoire de la Marine)
20 Juin "Je n’ai pas confiance en la parole de Darlan, la meilleure place de la flotte française est au fond"
(Captain Pleydell-Bouverie, Attaché Naval)
24 Juin "La Marine française n’a cessé le combat que par pure discipline mais elle est prête à le reprendre. Si la Royal Navy s’en saisissait, elle creuserait un fossé à jamais entre les deux Marines"
(Captain Holland, ancien Attaché Naval)
29 Juin"Nous ne pouvons pas évaluer la réaction française contre l’attaque de leurs navires mais elle pourrait être très sérieuse et pourrait compliquer énormément une tâche déjà lourde. Nous ne considérons pas que la destruction des navires de Mers el Kébir soit justifiée"
( Planning Sub-Committee )
30 JuinAmiral North à Amiral Somerville
« Qui a eu cette fichue idée ( Opération Catapult) ? » « Churchill » répondit Somerville. « No Catapult but Boomerang. Cette opération nous met en danger » répliqua North. Winnie (Churchill) est fou. Je vois ce qu’il veut mais c’est une solution criminelle »
( Cité par A.J Marder )
30 Juin"J’ai déclaré être absolument opposé à l’usage de la force... Si la nécessité d’une telle opération appartenait en dernier ressort au Cabinet de Guerre... Il n’en reste pas moins qu’il eut été utile de prendre en considération les vues qui prévalaient sur place à la lumière de notre parfaite connaissance de la situation "
(Amiral North)
30 Juin"Je ne peux pas imaginer que les Français livrent leur flotte aux Allemands. Londres songe-t-il aux répercussions si cette opération était réglée par la force "
( Amiral Cunningham à Alexandrie )
01 Juillet" Toute action offensive de notre part retournerait contre nous tous les Français, et transformerait un allié vaincu en un ennemi actif "
( Captain Holland )
01 Juillet"Je juge le recours à la force comme un acte de pure perfidie aussi mal avisé qu’inutile, presque inepte dans son irréflexion "
(Amiral Cunningham)
Amiral Somerville
"Aucun amiral français en face d’un ultimatum, ne ferait autre chose que résister".Cet amiral se considéra comme « le boucher maladroit d’Oran » et il évoquera toute sa vie « l’horreur de l’acte brutal qui lui fut imposé ».
(Cf SO Playfair The Mediterraneen and The Middle West Londres 1960)
« Hooky HOLLAND est intervenu pour parlementer et je suis tout à fait sûr qu’il a fait tout son possible pour faire accepter nos exigences. Mais les Français étaient furieux que nous n’ayons pas cru leur volonté d’empécher que les bateaux ne tombent aux mains des Allemands. Je suis moi-même convaincu que nous aurions pu leur faire confiance mais même si nous ne l’avons pas fait , il devait rapidement arriver que nous soyons obligés de tuer un grand nombre de nos anciens alliés. Nous nous sentons tous tristement sales et honteux, que pour notre première intervention dans cette guerre, nous avons accompli un tel acte »
( Lettre à sa femme- 4 juillet 1940 )
"Aucun amiral français et moins que tout autre, un amiral français imbu du sens de « l’honneur » et de la dignité, n’accepterait l’ultimatum ….La marine française a été une des grandes victimes de la propagande anglaise, ses officiers et ses hommes en ont particulièrement souffert dans leur chair comme dans leur esprit. » Rapportant les paroles d’un amiral britannique ce même auteur ajoute « Nous aurions mieux fait de laisser les Français tranquilles pour nous consacrer à notre véritable tâche: combattre l’ennemi! » L’amiral Cunningham lui confia en 1952 « que ce bombardement était sacrément odieux et stupide.»"
A.. Heckstall-Smith ( La Flotte Convoitée)
"Pour l’amiral Godfrey, directeur du Renseignement Naval, l’ultimatum était humiliant, choquant et inacceptable…L’auteur ajoute « Il est nécessaire de noter que Churchill a agi contre la volonté fortement exprimée par les trois amiraux en poste sur le terrain. Le 9 janvier 1950, l’amiral Cunningham écrivit à l’amiral Fraser, alors First Sea Lord, que 90% des officiers supérieurs y compris lui-même, pensaient que Mers el Kébir était une erreur monumentale et le pensent toujours: « Nos huiles ont commis une erreur grossière, une faute lourde que nous sommes nombreux à désapprouver."
( A.J. Marder,.Churchill and Admiralty 1939-1942 )
"C’est le Premier Ministre qui, depuis le début, a pris l’initiative de toutes les démarches."
( A.J. Marder)